pleine mer ( victor hugo 1802-1885 )

Posted on Juin 01, 2011 under Poèmes marins | No Comment

L’abîme;on ne sait quoi de terrible qui gronde;
Le vent; l’ obscurité vaste comme le monde;
Partout les flots; partout où l’oeil peut s’enfoncer,
La rafale qu’on voit aller, venir, passer;
L’onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;
Les ténèbres sans l’arche et l’eau sans la colombe;
Les nuages ayant l’aspect d’une forêt.
Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait
Dire, entre l’eau sans fond et l’espace sans borne,
Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,
Faite de cécité, de stupeur et de bruit,
Vient de l’immense mer ou de l’immense nuit.

L’oeil distingue, au milieu du gouffre où l’air sanglote,
Quelque chose d’ informe et de hideux qui flotte,
Un grand cachalot mort à carcasse de fer,
On ne sait quel cadavre à vau-l’eau dans la mer;
Oeuf de titan dont l’homme aurait fait un navire.
Cela vogue, cela nage, cela chavire;
Cela fut un vaisseau; l’écume aux blancs amas
Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts;
Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,
S’ engloutit, reparaît, se meut comme le songe,
Chaos d’agrès rompus, de poutres, de haubans;
Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants;
L’onde passe à travers ce débris; l’eau s’engage
Et déferle en hurlant le long du bastingage,
Et tourmente des bouts de corde à des crampons
Dans le ruissellement formidable des ponts;
La houle éperdument furieuse saccage
Aux deux flancs du vaisseau les cintres d’une cage
Où jadis une roue effrayante a touné;
Personne; le néant, froid, muet, étonné;
D’affreux canons rouillés tendent leurs cous funestes;
L’entre-pont a des trous où se dressent les restes
De cinq tubes pareils à des clairons géants,
Pleins jadis d’une foudre, et qui, tordus, béants,
Ployés, éteints, n’ont plus, sur l’eau qui les balance,
Qu’un noir vomissement de nuit et de silence;
Le flux et le reflux, comme avec un rabot,
Dénude à chaque coup l’étrave et l’étambot,
Et dans la lame on voit se débattre l’échine
D’une mystérieuse et difforme machine.
Cette masse sous l’eau rôde, fantôme obscur.
Des putréfactions fermentent, à coup sûr,
Dans ce vaisseau, perdu sous les vagues sans nombre;
Dessus, des tourbillons d’oiseaux de mer; dans l’ombre,
Dessous, des millions de poissons carnassiers.
Tout à l’ entour, les flots, ces liquides aciers,
Mêlent leurs tournoiements monstreux et livides,
Des espaces déserts sous des espaces vides.
O triste mer ! sépulcre où tout semble vivant !
Ces deux athlètes faits de furie et de vent,
Le tangage qui bave et le roulis qui fume,
Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,
Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat.
De la quille ou du pont dans leur noir pigilat;
Par moments, au zénith un nuage se troue,
Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,
Une lueur, qui tremble au souffle de l’autan,
Blême, éclaire à demi ce mot: LEVIATHAN.
Puis l’apparition se perd dans l’eau profonde;
Tout fuit.

Léviathan; c’est là tout le vieux monde,
Apre et démesuré dans sa fauve laideur;
Léviathan, c’est là tout le passé: grandeur,
Horreur.

Comments are closed.